« T’es vraiment nul et vieux »

Le sous-titre de ce livre de François Cuel est « Lettre à ma fille qui ne va plus à l’école ».

C’est donc le livre d’un père dont la fille, 14 ans aujourd’hui, est en phobie scolaire. L’originalité de ce livre, outre le fait qu’il soit écrit par le père et non la mère (ne nous voilons pas la face, les mères sont souvent les capitaines de ce bateau à la dérive), c’est qu’il est écrit au milieu du gué. Louise est toujours en phobie scolaire, c’est encore une (jeune) ado, et personne ne sait de quoi demain sera fait.

J’ai beaucoup aimé la lecture des presque 200 pages que j’ai avalée en une journée tant Louise et son père m’importaient, tant leur cheminement me parlait.

J’ai noté quelques passages qui ne dévoileront, je l’espère, pas le livre, mais qui m’ont plus particulièrement marqués, peut-être parce que j’y retrouve l’Ado. L’Ado n’est pas en phobie scolaire, mais elle aurait tellement pu l’être à certains moments de sa scolarité et j’ai l’impression que nous y avons (pour le moment) échappé seulement à la faveur d’un exceptionnel alignement d’étoiles.

J’ai aussi l’impression que ce qui a « sauvé » sa scolarité (toujours pour le moment, tant je sais que nous progressons tels des funambules), c’est la prise en conscience précoce de sa douance. Louise aussi est une enfant douée, mais elle l’a découvert seulement durant son parcours de collégienne qui n’arrive plus à passer la grille de l’établissement.

Enfin, avant de partager les anecdotes et impressions qui sont repérées par autant de marques multicolores, faisant ressembler ce livre à un arc-en-ciel joyeux, je voulais dire un mot sur l’avant-dernier chapitre. L’auteur y a retranscrit les réflexions de sa fille suite à la relecture du livre. Bien entendu, Louise n’était pas d’accord sur tout, ce qui n’est pas étonnant; la Vérité est telle un miroir cassé dont tout le monde détient un morceau. Mais j’ai été frappée par l’interprétation parfois opposée de certains événements, interprétation qui, si elle avait été partagée, aurait pu changer le cours de choses.

Les anniversaires : « Avant je suis contente, mais quand ça arrive, je suis déprimée ». Combien de fois ai-je vécu cela avec l’Ado alors Zébrette ? Combien de fois l’ai-je vue s’isoler alors que la fête tant attendue battait son plein? Combien de fois ai-je essayé de comprendre et d’apaiser, puis l’ai-je convaincue de rejoindre ses ami(e)s qui, comme ceux de Louise, ne s’étaient redu compte de rien?

Immobile : « […] Louise tentait au milieu de la nuit de se glisser dans mon lit. Non pas qu’elle le fit discrètement. Elle frappait à la porte, me réveillait et attendait, immobile, sur le pas de la porte, que la sanction tombe […] ». Si la Zébrette se tenait là immobile sur la pas de la porte, c’était pour que je vienne lui faire un câlin dans son lit, éventuellement pour grappiller quelques minutes dans le notre, mais elle savait qu’elle n’y finirait pas la nuit. Mais le modus operandi était exactement le même. Souvent, elle se tenait là, immobile devant la porte fermée, sans avoir frappé, en retenant, plus ou moins bien, ses sanglots. Heureusement que le Gars a l’ouïe très fine, et me prévenait d’un bruit anormal. Sinon, elle aurait pu passer la nuit, là, derrière la porte…

Insomnies : « […] J’étais stressée chez Maman. J’me sentais pas chez moi, du coup j’étais pas bien. J’pouvais pas m’lever pour aller voir Maman si j’étais pas bien. etc. ». Le besoin de venir voir sa mère (ou son père, peu importe) pour se rassurer. Ne pas utiliser cette possibilité ou bien rarement. Mais n’être bien qu’en sachant qu’elle existe. Aujourd’hui encore, tous les soirs, elle me demande « Je peux venir à la moindre petite chose ». Et tous les soirs je la rassure d’un « oui bien sûr, tu peux monter pour n’importe quoi, même minime ». Elle ne monte plus depuis longtemps. Quand elle est à l’étranger, je lui promets de laisser mon téléphone allumé sur ma table de nuit, et lui donne l’autorisation exceptionnelle de ne pas éteindre le sien. Elle ne m’a jamais appelée ou envoyé de texto après les derniers échanges tardifs que nous avons toujours.

Harcèlement : « Une personne était donc intervenue dans la classe pour parler de harcèlement à l’école et Louise avait reconnu précisément la situation qu’elle vivait. Elle avait supporté son sort pendant des semaines parce qu’elle ignorait de quoi il s’agissait |…] ». Le choc de lire cela! Parce que des enfants peuvent se faire harceler sans savoir qu’ils sont harcelés ? Et pourtant. D’où l’importance de mettre des mots!!! J’ai l’habitude de dire que l’Ado n’a jamais été harcelée. Et elle le confirme. Cependant, il y a eu quelques épisodes pour lesquels je me suis posé la question. Des croche-pieds intentionnels, des éjections du banc de la cour, des bousculades… Mais quand passe-t-on des « gamineries » au « harcèlement »? La Zébrette n’a jamais voulu que j’intervienne de quelque manière que ce soit. Et je l’ai suivie car ce n’était pas non plus tout le temps, sans répit. Mais je me suis posée la question de la limite, d’où la placer. « L’enfant harcelée est seule. Ses copines ne prennent souvent pas conscience de la situation et ne voient dans les moqueries qu’un jeu de cour d’école comme elles en subissent d’ailleurs elle-mêmes. Mais pas tous les jours, pas tout le temps. Elles ne réalisent pas que les railleries ont pris la dimension d’un système jouissif […] ».

Collège ou pas : « Je sais aujourd’hui que l’extraction de Louise de son collège était une erreur. Nous avons suivi notre pente de parents: soulager la souffrance de notre enfant, le plus vite possible. […] Les difficultés qu’éprouve Louise à aller à l’école ont pris à partir de cet épisode un tour pathologique. […] Cet incident aurait pu être l’occasion de réconcilier Louise avec l’idée de groupe. Il l’en a dégoûtée. Qui a été renvoyée? Elle. ». Les parents de Louise sont rentrés plutôt facilement ai-je trouvé dans l’acceptation de la phobie scolaire. Pour lire des dizaines de parcours de familles d’enfants phobiques, tous n’ont pas eu cette chance, tous n’ont pas eu cette « rapidité » de réaction. J’ai compris depuis longtemps, que de laisser un enfant dans le lieu de sa souffrance quotidienne n’était pas la solution. J’ai compris depuis longtemps que l’on est un enfant avant d’être un élève. J’ai compris qu’il fallait penser santé avant de penser scolarité. Mais le témoignage de Louise, à la fin du livre m’a bouleversée. C’est tellement difficile de prendre une décision, de prendre la bonne décision…« Malgré la gentillesse des amies, l’attention du personnel, malgré l’envie d’aller au collège, Louise n’y parvint qu’avec une difficulté croissante. Cet échec quotidien rognait ce qu’elle avait de joie. Elle tombait petit à petit. Mais ni sa mère, ni moi, ne fûmes capables de comprendre ce qu’il fallait évidemment faire : cesser de lui demander d’aller à l’école ». Comme cet phrase résume le quotidien d’un enfant phobique. il veut aller à l’école. Mais il ne le peut pas.« Nous avons compris lentement que ce rapport de force n’avait aucun sens. Nous luttions contre le noeud en le serrant plus fort. Ce que Louise refuse de nous avouer, elle ne se l’avoue pas plus à elle-même. […] Louise ne sait pas ce qu’elle a, elle en souffre, mais elle a encore plus peur de le savoir. »

Du virtuel au réel : « […] en saluant de la main gauche, la dame qui, bon gré mal gré, allait accueillir Louise pour la nuit. Je repartais pas le train suivant après avoir passé quelques minutes avec la mère et glissé diverses consignes à ma fille, que je laissait pour la nuit chez des gens dont j’ignorais tout. Il me semblait que le bonheur de deux filles valait bien le risque infime que je faisais courir à Louise en la laissant chez des inconnus […] ». Les enfants descolarisés pour phobie (ce qui n’est pas la même chose pour les enfants dont l’IEF est un choix de vie) courent le risque de l’isolement, déjà entamé au collège ou au lycée. Ils trouvent souvent leur seul réconfort dans les jeux vidéos ou les réseaux sociaux. Les échanges virtuels leur font beaucoup de bien. Il suffit pour cela de regarder les demandes sur les groupes tels que APS (Association Phobie Scolaire) afin de mettre en relation les adolescents isolés. Pour certains parents qui liront ces lignes (enfin, plutôt celles de François Cuel), ce passage du virtuel au réel ressemble déjà à la lumière qu’ils aimeraient allumer au bout du tunnel.

La précocité : « L’année de la 5° a été marquée par un événement majeur. La découverte de la précocité de Louise. […] Cette notion de précocité, de haut potentiel nous gênait. Elle embarrasse tout le monde. En témoignent les précautions prises pour la nommer : surdouement, surdouance, zèbre. ». Je le dis souvent mais je suis surprise par la proportion d’enfants doués (ben oui c’est ma nouvelle manière personnelle de les nommer) qui sont en phobie scolaire. Les quelques sondages informels faits sur les groupes de discussion d’APS vont également dans ce sens. Peut-être que des recherches dans ce sens permettraient de trouver comment prévenir cela.

Les efforts : « […] Dans la vie on fait des tas de choses qu’on n’a pas forcément envie de faire… Tu devrais prendre sur toi! » […] La mèche est allumée. La réponse ne tarde pas, furieuse. « Tu me dis que je dois faire des efforts, mais des efforts j’en fais tous les jours, depuis des mois et des mois« . No Comment. J’ai posé ces lignes là car je sais que de nombreux parents les ont entendues. Et si ce n’est pas le cas, c’est certainement ce que leur enfant phobique rêverait de leur crier.

L’adolescence : « Dans l’univers des adolescents, les chaussures, baskets, pantoufles et sandales reviennent spontanément à leur place dans le placard. Les enfants cessent de croire au Père Noël vers l’âge de 6 ans. Les adolescents ne comprennent que vers l’âge de 18 ans, que ce sont des gens qui font la vaisselle, nettoient les habits, passent l’aspirateur et rangent les chaussures. Avant cet âge, ils pensent que […] la poussière se rassemble en un petit endroit et saute dans la poubelle, les assiettes s’auto-nettoient et se frottent avec un torchon, les chaussures avancent toutes seules et par paire. Seuls les chaussettes et caleçons ne disposent pas de cette qualité ». Parce que si le sujet est grave, le livre est plein d’humour. Louise est phobique mais avant tout c’est une adolescente, de l’âge de mon Ado à moi. Et les scènes avec ses parents pourraient avoir lieu dans toutes les familles partageant leur quotidien avec cette espèce étrange. Au delà de l’humour, la période de l’adolescence est une période qui peut être compliquée et qui n’est pas anodine dans les réactions des uns et des autres, dans les relations des autres avec les uns.
Pour l’humour, je vous laisse découvrir l’anecdote du minestrone que je trouve aussi savoureuse que le potage du même nom!!!

L’adolescence suite : « Quand nous nous retrouvons le matin, Sherlock (ndlr: le chien) fait des bonds de joie, ce qu’il est difficile d’obtenir d’une adolescente. Ce n’est donc pas que je l’aime plus, c’est que je me mets au diapason de son allégresse. […] Le chien est un miroir qui renvoie l’affection qu’on lui porte. L’adolescent est un trou noir qui avale les marques d’affection » . Juste pour que les parents d’ado se sentent moins seuls 🙂

L’adolescence.. suite de la suite : « Il y a des jeunes gens qui ont un usage mesuré d’Internet, qui sont d’une politesse extrême avec leurs parents, qui se lèvent tôt même le week-end pour s’adonner à leur passion (parce qu’ils ont des passions) qui proposent de faire des crêpes pour tout le monde, qui n’ont aucune envie de se déchirer mais qui acceptent de tremper leurs lèvres dans un bon Bordeaux (« pour apprendre » ) . J’en ai connu dont je me demandais quand ils allaient faire le malheur de leurs parents ou le leur ». M. Cuel, à part que même si l’on invoque l’apprentissage, l’Ado ne trempera pas ses lèvres dans un Bordeaux, fusse-t-il un Cheval Blanc (c’est seulement après avoir écrit le nom du vin que je n’ai remarqué le rapport avec l’Ado, sa passion, ce site… ), je me demande chaque jour si c’est celui qui verra sa bascule dans le monde étrange des adolescents. Certains de mes amis, bienveillants et charitables, me disent qu’elle ne traversera sûrement jamais cette période comme une crise à l’image de ce que l’on décrit habituellement. N’empêche que je m’en étonne, en profite comme d’un rêve qui peut se terminer brutalement à chaque instant. J’espère seulement que si cela doit arriver (ce que je ne souhaite bien évidemment pas), ce soit plutôt mon malheur que le sien.

Je vous laisse découvrir les visites chez le(s) psy(s), les remises en question parentales, les avancées et les pas en arrière, les espoirs. Je vous laisse surtout découvrir Louise, qui n’est plus une enfant, pas encore une adulte, Louise, cette merveilleuse jeune fille en construction, Louise la brave, Louise, qui avec ou sans l’école, sous le regard aimant de ses parents, deviendra, j’en suis sure, une jeune femme heureuse.

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